Dancoli. C'est le nom d'une divinité, au Centre-sud , dans la région des Collines du Bénin, dans le département de Savalou, à environ 240 km, au Nord de Cotonou, la capitale économique de ce pays de l'Afrique de l'ouest. Il y a quelques jours, nous y avons fait un tour, pour découvrir le fétiche qu'on dit réputé pour donner à tout demandeur, la réussite, la chance, le travail, l'amour, le succès, et dont on entend parler partout, dans le monde.
C'est dimanche. Nous sommes en février 2019. Les rayons du soleil frappent drus sur le cuir chevelu, à 13h. La moto Ktm, qui nous transporte, se perd dans une forêt d'engins (motos et voitures), au bord de la voie bitumée, en face d'une pancarte sur laquelle est écrit '' place dancoli'', avec en dessous, une flèche indicative de couleur rouge. A cette heure qui appelle au repos, la place est animée, sous des arbres. L'odeur du sang frais, mêlée à celle de la brûlure de la peau d'animaux, de l'huile rouge et du koutoukou ou sodabi en langue locale (alcool fabriqué à partir du vin de palme, de rônier ou de la levure fermentée) donne un parfum difficilement supportable aux asthmatiques. L'espace est saisissant.
Le rythme de battement du coeur augmente. C'est un environnement auquel nous sommes étranger. A l'entrée de l'antre, il y a un fétiche appelé ''lègba'', un dieu des chasseurs , gardien du temple, couvert d'huile rouge. Deux autres '' petits'', implantés dans la terre et deux gaillards de plus de trois mètres, reliés par un tissu blanc dont dancoli (allure d'un arbre sec qui a perdu ses branches), se faisant face, sont un peu plus loin. A toutes ces étapes, il y a des personnes, qui ont soit de l'huile, soit de l'alcool qu'on dit apprécier des dieux et qui sont en train d'arroser les fétiches , en leur adressant des prières, ou qui s' activent à immoler un bœuf ou un mouton. Deux personnes se dirigent vers nous.
Ce sont des démarcheurs. Le premier à nous adresser la parole fait replier le second. '' Nous sommes ici pour vous aider à faire vos adorations'', nous informe Philbert, comme il dit s'appeler avec comme profession, chauffeur. '' Nous venons ici les dimanches, quand nous n'avons rien à faire. Nous sommes de Doyissa, le village à côté , environ 200 m, que vous traversez avant d'arriver ici'', nous met-il en confiance. La prudence aidant, nous lui demandons ses honoraires, avant de tout commencer. '' La personne nous donne ce qu'elle veut.
Et nous gardons le contact quand on finit ce qu'elle est venue faire. C'est lorsque ses vœux sont réalisés et qu'il revient pour remercier Dancoli, qu'il nous apporte un cadeau. Et puis, la personne peut nous appeler pour faire les sacrifices, en son nom'', nous répond-il. Nous pouvons alors, nous engager, vu qu'il n'y a aucune contrainte financière. '' Cela fait 10 ans que je fais ça. Il y a deux ans, un célèbre joueur ivoirien (ndlr, dont nous taisons le nom qui nous a été donné) est venu ici et a offert deux bœufs et deux sacs de riz.
Regardez au sommet de dancoli. Vous verrez le drapeau ivoirien qui est accroché'', ajoute notre guide. Les rivés yeux vers le lieu indiqué, nous apercevons effectivement le drapeau mais défraîchi, avec l'usure du temps. '' Pour commencer, il faut acheter un piquet. Il coûte 500 francs Cfa. Vous allez planter le piquet au pied de dancoli. En le plantant, vous formulez vos vœux. Vous faites la même chose en face. C'est la femelle. Vous répandez également du sodabi dont la bouteille d'un litre coûte 500 francs '', explique notre interlocuteur qui nous conduit près de dancoli. Au pied du grand fétiche, il y a du sang frais et du sang séché. Il y a une montagne de piquets, sans identité visuelle. '' Si après un an, vous n'êtes pas satisfait, vous pouvez revenir faire des vœux ou nous appeler pour le faire en votre nom.
Ce n'est pas compliqué'', souligne -t-il, quand des sacrificateurs aident leurs ''clients'' à immoler des animaux, notamment des cabris. Non loin, c'est la fumerie. ''Ces bêtes, que vous voyez, sont des promesses faites à Dancoli. Des personnes, qui étaient venues faire des vœux et qui ont été satisfaites, sont venues honorer leurs engagements. Celui que vous voyez à votre côté, vient du Togo et l'autre, du Nigéria. Nous recevons plusieurs nationalités ici. Même les blancs viennent ici'', poursuit Philbert qui n'achève pas de nous parler, quand un homme visiblement en joie, arrive avec un bœuf qu'il conduit au pied de dancoli.
Nous le suivons du regard. Les minutes qui suivent, il prononce des paroles avant que ne s'ensuive l'immolation du boeuf. Le sacrifice est consommé. C'est une satisfaction morale parce qu'aucun rituel n'est fait pour savoir s'il a été accepté ou rejeté. Cinq autres personnes, qui arrivent par la suite, font la même chose avec des moutons. Mais, ici, le poulet n'a pas droit de cité. Le moins disant est le cabri. '' J'avais des problèmes au niveau de mon service, il y a quelques jours. Quand je suis venu faire le voeux, les choses se sont bien passées. Je suis devenu chef. C'est pourquoi, je suis venu rapidement honorer mon engagement'', fait savoir l'homme à qui nous posons la question de savoir ce qui l'animait, par l'intermédiaire de notre guide.
Des erreurs à ne pas commettre
Ce après quoi, il disparaît, abandonnant la carcasse de son sacrifice. Ici, la règle d'or est le respect de l'ordre dans le rituel. En effet, une personne que nous voyons descendre de sa voiture, se dirige tout droit vers ''lègba'' pour y verser de l'huile rouge. Tout de suite, il est freiné dans son élan par les habitués du lieu. '' Si tu veux que tes vœux portent, commence par dancoli pour finir ici'', l'informe-t-on en français courant. Celle-ci se confond en excuses et répond : '' C'est vrai. J'étais déjà venu ici et j'ai commencé par dancoli, il y a quelques années pour un problème de maladie et je n'ai pas eu gain de cause. Mais ma femme veut me quitter et je suis dans la tourmente. Je suis venu voir si je peux la garder''. Philbert nous conduit vers la sortie du camp, précisément vers la voie par laquelle nous sommes arrivé.
'' Quand vous finissez avec dancoli et sa femme, vous venez ici, chez les jumeaux (ndlr, une motte de terre) et vous versez de l'huile rouge. La bouteille d'un litre, c'est 1 300 francs . Vous faites la même chose pour Dossou (ndlr, une autre motte de terre, mais le nom est donné dans la coutume Fon, à celui qui suit les jumeaux) et après, pour terminer le circuit, à ''lègba'' que vous voyez avant les autres fétiches quand vous venez ici. Celui qui se trompe pour verser du sodabi ici, va s'attirer la colère des dieux et puis, ça va brûler'', soutient-il avant de nous demander si nous voulons nous engager.
Mais nous voyant hésitant, il tente de nous convaincre par des exemples : '' Des hommes politiques, des footballeurs, des hommes d'affaires, des chefs d'église viennent ici. Les responsables d'église, des pasteurs viennent, pour la plupart, la nuit, pour ne pas qu'on les voit faire ce qui est déconseillé dans la bible. C'est parce que ce n'est pas bon de citer des noms que je les tais. Sinon, j'en ai beaucoup même. Quand vous voyez des pasteurs qui ont certains pouvoirs, ils les tirent ici''.
Son ami Danticon, qui suit de loin notre conversation, vient à sa rescousse en relevant des cas d'hommes politiques qui ont marqué leur passage et qui en ont tiré profit. Mais nous lui promettons de revenir. Fort de cela, il nous permet de prendre une photo avec lui. '' Les gens n'aiment pas qu'on les filme ou qu'on prenne leur photo parce qu'ils ne savent pas ce qu'on va en faire.
Je vais me mettre à vous comme ça, vous n'allez pas avoir de problème'', nous dit-il, quand nous envisageons la prise de la photo de dancoli, que nous irons présenter à nos amis pour les convaincre de venir. Pendant ce temps, le marché s'anime. De gosses cylindrées même arrivent, avec soit des immatriculations du Bénin, soit du Nigéria, proche. Les moto, on ne peut les dénombrer. '' Enfant, travail, richesse, tout ça-là, dancoli donne'', essaie de nous convaincre Danticon quand un de ses clients, visiblement satisfait d'avoir recouvrer la vue, nous fait son témoignage, en ce lieu où la langue de bois est la mieux partagée. Nous nous empressons de lui poser la question de savoir pourquoi leur village, Doyissa, n'est pas couvert d'immeubles si tant est que dancoli donne la richesse. ''Chacun a sa chance. Tout le monde ne peut pas être riche sur la terre'', raisonne-t-il. Sur ces entrefaites, notre chauffeur, se sentant interpellé, bondit de sa moto et participe à nos échanges : ''Tout le monde n'est pas satisfait ici.
Mon père était gravement malade. Il ne pouvait pas tenir sur ses pieds. Mes aînés sont venus ici et ils ont fait des vœux. Mais ça n'a pas marché. Ils sont revenus, à deux reprises mais ils n'ont pas eu gain de cause''. Un autre chauffeur de ''zémidjan'' (taxi-moto), venu déposer un passager , enrichit également nos échanges : ''Moi, je viens souvent déposer des gens ici. Il y en a qui ne reviennent plus parce que leurs voeux n'ont pas été exaucés. C'est ce que je me dis, sinon ils ne peuvent pas rester chez eux s'ils ont été satisfaits parce que dancoli va se fâcher et ils vont avoir plus de problèmes. Qu'est -ce que l'achat d'un bœuf peut faire à côté des millions qu'on aura eus. Un jour, j'ai rencontré l'un d'entre eux, qui m'a dit qu'il luttait pour que son frère aîné , très malade, vive.
Mais il n'a pas eu gain de cause. Il avait le diabète mais il est mort, alors que son frère est venu présenter le cas à dancoli, plusieurs fois''. Un autre, à côté, pense qu'il ne sert à rien de mettre sa confiance à des pieds d'arbre ou termitière, alors que le créateur lui-même attend qu'on l'adore. A l'en croire, les puissances diaboliques peuvent couvrir tout demandeur de biens mais elles lui imposent, plus tard, de leur offrir, en sacrifice, un parent, un fils ou autre et les descendants paient à vie les pactes.
Origine de dancoli
Sur l'origine de dancoli, Danticon , environ la cinquantaine, est formel : '' les parents adoraient dancoli avant que je ne sois né. Il n 'y a pas de chef ici. Selon ce qu'on a appris, un chasseur venait sous un arbre où il faisait des prières. Et chaque fois, il avait satisfaction. Il faisait donc des sacrifices, en ce lieu. Quand il est mort, les gens ont commencé à venir faire des prières, ici. Comme il avait une femme et des jumeaux, les gens les ont représentés. Ils ont ajouté un gardien qui est le dieu des chasseurs, qu'on appelle lègba''. Quant à Philbert, il dira :'' Il y a plus de 300 ans, une termitière a vu le jour entre deux arbres. Un chasseur, qui allait à la chasse, s'adressait au fétiche et chaque fois qu'il revenait, il était satisfait. Il faisait des offrandes . Quand il est mort, des gens ont commencé à faire la même chose pour devenir riche, avoir des pouvoirs mystiques, avoir des enfants et autres''.
Nous sommes dans une confusion totale après ces échanges. Pendant ce temps, la place dancoli ne désemplit pas ; chacun venant avec sa bête de reconnaissance à sacrifier. Nous décidons de prendre congé de nos hôtes.
Réalisé par Dominique FADEGNON